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Accord senior : quand le Strategic Workforce Planning transforme l’obligation de négocier en opportunité

39 % des 60-64 ans en emploi en France. La loi impose de s’en saisir. Le SWP permet de le faire utilement.

Depuis le 24 octobre 2025, l’emploi des « salariés expérimentés » est un nouveau thème de négociation obligatoire pour les entreprises de 300 salariés et plus. Le législateur a choisi de sortir ce sujet de la GEPP pour en faire une négociation autonome, signe d’une volonté de traiter la question avec le poids qu’elle mérite. En toile de fond : un taux d’emploi des 60-64 ans qui plafonne à 39 % en France, contre 51 % en moyenne en Europe. Avec l’allongement de la vie professionnelle et la réforme des retraites, la gestion des seniors n’est plus un sujet périphérique.

Mais comment éviter l’accord « catalogue » reposant sur une somme de mesures génériques, coûteuses et déconnectées de la réalité des métiers ? L’enjeu est d’en faire un levier pour traiter la gestion des seniors de manière ciblée, pragmatique et finançable.

Ce que la loi impose et ce qu’elle laisse ouvert

L’essentiel peut être résumé en trois points. Les entreprises de 300 salariés et plus doivent désormais négocier un accord senior tous les trois ans (ou quatre en cas d’accord de méthode). La négociation couvre quatre thèmes : recrutement, maintien dans l’emploi, aménagement des fins de carrière et transmission des savoirs. Enfin, un diagnostic préalable sur la situation des salariés expérimentés est obligatoire avant d’ouvrir les discussions, sous peine de pénalité financière.

La loi fixe le « quoi », pas le « comment ». Tout l’enjeu est de faire du diagnostic autre chose qu’un simple état des lieux statistique. Il doit servir d’outil de pilotage, fondé sur des données solides, permettant d’ouvrir un dialogue constructif avec les partenaires sociaux.

Éclairer la négociation par le Strategic Workforce Planning

Le diagnostic obligatoire offre une porte d’entrée naturelle pour un exercice de Strategic Workforce Planning (SWP) appliqué aux seniors. Le principe : ne pas se limiter à compter les seniors par métier, mais y ajouter une dimension prospective pour anticiper l’évolution de ces métiers dans le temps.

Le parallèle avec la GEPP est direct. De même que la négociation GEPP s’appuie, quand elle est bien menée, sur une analyse prospective des emplois et des compétences, l’accord senior gagne à être fondé sur une vision objectivée de l’évolution des métiers à horizon 3 à 5 ans.

Concrètement, la démarche repose d’abord sur la projection de l’évolution naturelle des effectifs : pyramide des âges par famille de métiers, projection des départs en retraite, taux d’attrition naturelle. L’analyse de ces données quantifie l’enjeu senior, métier par métier.

Elle repose ensuite sur l’analyse des besoins métiers, co-construite avec le business. Ce sont les responsables opérationnels qui évaluent les besoins en effectifs pour accompagner la stratégie d’entreprise et s’adapter aux évolutions technologiques et de marché. Le SWP n’est pas un exercice RH mené en chambre. C’est un processus collaboratif qui associe les équipes RH et le business autour d’une vision commune de l’évolution des effectifs.

Le croisement de ces deux dimensions produit une segmentation des emplois occupés par les seniors en trois catégories : emplois stables, emplois en croissance et emplois dont la décroissance anticipée dépasse les départs naturels. Parce qu’elle est fondée sur des données et validée par le business, cette segmentation constitue une base objective pour orienter la négociation.

On passe d’un diagnostic descriptif à un diagnostic décisionnel.

Trois situations, trois familles de mesures

C’est le cœur de l’approche : proposer un train de mesures d’accompagnement adaptées à chacune de ces situations.

Emplois stables : sécuriser la capacité à rester dans l’emploi. Lorsque le métier est appelé à se maintenir, l’enjeu n’est pas d’organiser un retrait progressif, mais de préserver durablement la capacité des salariés expérimentés à exercer leur activité. La réponse doit donc porter sur les conditions concrètes de soutenabilité du travail : réduire les facteurs d’usure, adapter certaines contraintes d’organisation et anticiper les situations de fragilité avant qu’elles ne se traduisent par des départs subis ou de l’absentéisme. L’entretien de parcours renforcé prévu avant 60 ans peut devenir un point d’appui utile pour objectiver ces besoins et déclencher, lorsque c’est nécessaire, des aménagements ciblés (par exemple sur l’ergonomie du poste, les horaires ou le contenu des missions).

Emplois en croissance : organiser la continuité des compétences. Lorsque le métier est en développement, le sujet n’est pas seulement de retenir les seniors quelques années de plus. Il est surtout de sécuriser la montée en capacité de l’organisation. Le risque principal est de voir partir des compétences critiques au moment même où l’entreprise en a davantage besoin. La réponse consiste donc à faire de la transmission une mission organisée, reconnue et pilotée. Cela suppose de mettre le salarié dans les conditions pour pouvoir opérer cette transmission : adapter sa charge de travail, intégrer cette mission dans ses objectifs et, lorsque c’est nécessaire, le former à former.

Emplois dont la décroissance anticipée dépasse les départs naturels : accompagner une transition maîtrisée. Lorsque le métier décroît plus vite que les départs naturels ne peuvent l’absorber, l’enjeu change de nature. Il ne s’agit pas de maintenir artificiellement toutes les situations existantes, mais d’organiser des trajectoires de fin de carrière socialement responsables et économiquement soutenables. La réponse doit permettre d’aligner trois objectifs : sécuriser les parcours individuels, réduire progressivement les sureffectifs sur les métiers concernés et éviter les ruptures brutales. C’est dans ce cadre que des dispositifs comme le temps partiel de fin de carrière, la retraite progressive ou le mécénat de compétences prennent tout leur sens : ils ne sont pas pensés comme des avantages génériques, mais comme des outils ciblés de transition.

L’argument décisif : le ciblage rend l’investissement social soutenable. C’est précisément là que l’approche change de nature. Le ciblage ne consiste pas à réserver certaines mesures à une population par principe, mais à proposer les bons dispositifs au regard de la trajectoire du métier occupé par le salarié senior : maintien dans l’emploi lorsque le métier est stable, transmission lorsque le métier est en croissance, transition lorsque le métier décroît plus vite que le turn-over naturel. Autrement dit, l’entreprise concentre son effort social là où il est le plus pertinent pour les salariés, mais aussi le plus utile pour le business. C’est ce qui permet de rendre des mesures parfois coûteuses négociables, parce qu’elles ne sont plus conçues comme des avantages génériques, mais comme des investissements ciblés au service d’un besoin objectivé.

Un dialogue social renouvelé

Au-delà des mesures elles-mêmes, l’apport du SWP est aussi de changer la nature de la discussion.

En s’appuyant sur un diagnostic partagé, on déplace le débat du terrain idéologique vers le terrain stratégique. Les partenaires sociaux peuvent alors être associés à la construction des réponses, non pas à partir d’un plan prédéfini, mais sur la base d’arbitrages objectivés et compréhensibles.

Pour les DRH, le bénéfice est double : un accord utile, ancré dans un besoin réel identifié par le business, et une négociation plus fluide, fondée sur des données plutôt que sur des postures.

En conclusion

La loi du 24 octobre 2025 crée l’obligation de négocier. Le Strategic Workforce Planning offre la méthode pour en faire une opportunité : en croisant prospective métiers et analyse démographique, il permet de construire un accord senior ancré dans la réalité du business. En ciblant les mesures au regard de la trajectoire des métiers, l’entreprise limite le coût des dispositifs et concentre son investissement social là où il produit le plus de valeur. Plus largement, cette approche illustre ce que peut devenir le dialogue social quand il s’appuie sur une analyse précise des données démographiques et la co-construction avec les métiers : un espace de décision pragmatique, dépassionné, au service de l’entreprise et de ses collaborateurs.

Carlo Botti

Senior Manager